BOU-SAADA

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Sétif :Les éphémérides d’une cité joyeuse au mois de Ramadan

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Benaziez


Rang: Administrateur
L’article qui suit m’a été adressé par M. Abdelkader Benarab, enseignant et journaliste. Je le publie sur notre forum et permettre ainsi de jeter une passerelle entre nos deux villes. Une vraie poésie où se mêlent nostalgie et émotions.

Sétif : Les éphémérides d’une cité joyeuse au mois de Ramadan.
Par: Abdelkader BENARAB(*)

On approchait Sétif, cette nuit, en arrivant d’Alger. La ville au loin s’allongeait en toute son uniformité. Par cette soirée d’automne précoce, la lune diffusait mollement sa clarté l’unissant aux lumières clairsemées et flottantes. Une belle perspective offerte au voyageur nocturne, que cette immensité lumineuse, où scintillait une infinité de lumières qui semblaient s’éteindre puis se rallumer dans un mouvement incessant. La douceur particulière du moment, nimbée de fraîcheur des hauts plateaux, accentuait l’émotion de mon collègue à l’approche de sa ville natale. Pâmé d’admiration, il avait du mal à détacher son regard de cette apparition soudaine. Brusquement le souvenir de ces terres, comme échappé des brumes qui emprisonnaient depuis si longtemps sa mémoire affective, s’était mis à renaître et à redessiner devant ses yeux les mêmes images… d’il y a cinquante ans. A peine un kilomètre nous séparait de la ville. Nous traversions le pont de Oued Boussellam et R. reconnut sans hésiter cette contrée fabuleuse si riche autrefois, vaste vallée déployée à perte de vue, qu’un paisible ruisseau venait arroser, coulant au milieu des prairies verdoyantes . Une mémoire presque infaillible. On pouvait apercevoir encore au milieu de ces terres nouvellement infestées de bâtiments modernes, la silhouette échinée de rares hêtres géants, à la surface lisse et blanche, s’élancer vers le ciel, côtoyant quelques frênes séculaires, dont le tronc vermoulu témoignait de leur abandon par le temps. Sur le faîte de ces vieux arbres demeuraient comme des guetteurs las et désespérés, hissées sur leurs échasses, des cigognes blanches, mélancoliques et la tête enfouie dans leur litière de chaume. Un chauffeur maladroit venant à vive allure nous dépassa en klaxonnant, arracha mon ami à la profonde rêverie où le souvenir du passé l’entraînait. La ville était coupée en deux par la grande route nationale sur laquelle nous étions engagés. Un véritable charivari de klaxons et de cris surprit mon collègue habitué au calme provincial du sud de la Méditerranée. Natif de Sétif, il y a une cinquantaine d’années, ce fils du pays revenu visiter les lieux, était tel un revenant remuant les ombres d’une cité perdue. Fantôme rôdeur flairant les gens et les quartiers, à la recherche d’une réalité ou de quelque innocence perdue, formulées dans les songes des souvenirs d’enfance. Nous étions au cœur de la ville. Une foule immense sortait de la mosquée après les prières de Tarawih et se dirigeait en tous sens. Des rires fusaient, des cris, des embrassades chaleureuses et les échanges de paroles résonnaient dans l’air dans un formidable vacarme. Tout le monde était dans la rue après la rupture du jeûne et les repas confortables du Maghrib. Toutes les rues vivaient les mêmes réjouissances du Ramadan. Autour des mosquées, des marchands ambulants débitaient des quantités de fruits et légumes à bon marché, à côté d’autres vendeurs de toute sorte. Les rez-de-chaussée des anciennes maisons étaient tous transformés en magasin de tissus, de prêt-à-porter et bien d’autres marchandises, encombrant les trottoirs et obligeant les passants à utiliser la rue. Devant les boutiques, le stationnement était toujours difficile, chaque marchand se réservant le droit de conserver une place devant chez lui. D’autres sortaient carrément leurs chaises qu’ils installaient à même la chaussée, formant ainsi des groupes bruyants, gênant la circulation et bavardant des heures entières. Nous nous trouvions le long de la rue Vallée, grouillante et étroite, et les places étaient rares pour se garer. Un jeune homme accourut vers nous et nous proposa de stationner à l’angle de la rue. Il faisait office de gardien, moyennant quelques pièces de dinars, vous aide à stationner et surveille votre véhicule. C’est un travail de vacation pour des jeunes sans emploi. Mon camarade s’extirpa péniblement de la voiture, sans doute anéanti par tant de changement et dérouté par cette nuée de gens allant et venant, se pressant, se bousculant . C’était une animation houleuse qu’il avait du mal à comprendre, elle traduisait tant de vivacité et de scènes de la vie quotidienne. Nous traversions la rue et nous nous dirigions vers la sous-préfecture qu’il reconnut sans peine, car elle était restée
intacte me confia-t-il. C’était le moment crucial. Il avait depuis très longtemps attendu cet instant pour revoir les lieux de son enfance, dut-il ne jamais revenir. Une espèce de nostalgie lancinante et des regrets mélancoliques le rongeaient secrètement chaque jour. Je l’observais qui s’approchait d’une vieille maison, le corps pantelant et la raison stupéfaite. C’est ici qu’il habitait avec ses parents. Je l’observais encore à la dérobée, son visage prenant une expression triste pendant que ses yeux s’embuaient. Il fit quelques pas puis s’arrêta juste au croisement de ce qui avait été autrefois « la cité judiciaire » : le tribunal, la prison et la brigade de gendarmerie. Les larges trottoirs étaient toujours bordés des mêmes platanes majestueux et séculaires, dont les hautes branches alourdies par le temps retombaient vers le sol. Elles formaient un ciel de feuillage réuni en tonnelle qui plongeait le quartier dans une voluptueuse pénombre. Quelques volets clos laissaient tomber de minces filets de lumière, de la façade de cette même maison à l’angle de la rue et qui retenait l’attention de mon ami. C’était là qu’il était né. Une grande bâtisse qui s’élevait sur deux étages. La porte principale à deux battants était tellement grande qu’une voiture pouvait s’y engouffrer sans mal. Sa façade grise et décrépie, ornée de moulures en relief était dans le style le plus représentatif des anciennes demeures. Un balcon courait sur toute la longueur et se dégageait de l’édifice reposant sur des consoles de métal en forme de « S ». La balustrade en fer forgé représentait des motifs en volute et dans sa partie supérieure pointaient des fleurs de lys. Je l’encourageais à aller voir de plus près mais il s’y refusa. Une sensation étrange, comme si elle m’était transmise par ces choses du passé, m’a soudain envahi et, pour ne pas ajouter à l’émotion de mon compagnon, je l’invitais, juste à quelques pas d’ici, au café « Tandja », où une grande agitation régnait parmi les consommateurs. Nous avions pris soin de passer en face, chez Kamel, un ancien marin, qui avait transformé un kiosque de jardin en véritable sanctuaire de la gourmandise. Un riche éventaire de halwâ, de nougat blanc, de galette amalgamée de noisette et de noix, à côté des traditionnels qalb ellouz, les doigts de la mariée, chébakiya , des lozanges de pâte d’amande et mille autres friandises au goût exquis qui faisaient le bonheur des acheteurs. On nous avait servi de grandes tasses de thé à la menthe que nous accompagnions de succulents morceaux de z’labia. L’émotion passée, l’ami dépaysé se laissa aller à cet air de fête qui lui était devenu insolite. Nous reprenions la voiture pour rejoindre la rue de Constantine. Au milieu de la clameur des automobilistes, nombreux à cette heure-ci, on essayait de rejoindre péniblement l’ancien collège colonial, à présent Lycée Kérouani. Je me rangeais le long du trottoir et le laissais descendre tout seul, aller vers l’établissement où il avait fait une partie de ses études. Imposant par sa taille et son emplacement stratégique, une majesté dans ses formes symétriques indiquait l’ordre et la rigueur qui y régnaient. Sa grande façade donnant sur le boulevard principal se dressait sur toute sa hauteur, abritant au dessus d’un immense portail en bois, la grande baie vitrée du bureau du proviseur. Deux grandes ailes latérales s’étendaient sur toute la longueur alignant de part en part, les salles de cours, les dortoirs et différents services. Sous la toiture presque plate, en tuiles rouges, des caractères gigantesques en béton composaient le mot Lycée dont la proéminence des lettres formaient un fronton expressif. R. s’enfonça un peu plus dans cette large allée qui divisait en deux un charmant jardin où demeuraient répandues et inextricables les tresses de feuillages d’un vieux saule pleureur. Mais cette belle bâtisse appartenait déjà au temps, promise à une irréversible et longue décrépitude en dépit de velléités passagères, de confier à quelques entreprises peu scrupuleuses, la restauration de ce monument, au mépris de l’esthétique et de la grâce qui sont la marque des artistes véritables .
Je discernais, tel un pèlerin, se rapprochant de ma voiture, la silhouette de R. Il s’avançait vers moi montrant une mine empreinte à la fois de joie et de mélancolie. Je me surpris rêvant moi-même en regardant sa silhouette ballante s’avancer pesamment, comme si ce face-à-face intime qu’il venait d’avoir avec son passé, créait une alliance avec les objets, qui suffisait à satisfaire quelque communion secrète.

(*) Chargé de recherche en littérature comparée, Paris.


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Socrate
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