BOU-SAADA

Bou-Saada mérite son nom plein de promesses; si le paradis est dans le ciel, certes il est au-dessus de ce pays, s'il est sur terre, il est au dessous de lui.


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BOU-SAADA » Arts et Culture » ...à peine 20 ans

...à peine 20 ans

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1 ...à peine 20 ans le 27/02/08, 02:19 am

soprano


Langue pendue
Nous avions à peine vingt ans

par Farouk Zahi


Je m'appelais Ahmed et je n'avais que 23 ans ; Fatiha ma femme âgée à peine de 20 ans portait Boualem, notre enfant, que je n'ai pas vu naître. Ma mère Fatna vivait avec nous, elle blanchissait la laine, la cardait, la filait et en faisait du tissage.
Nous étions en 1961, la guerre de Libération faisait rage depuis bientôt sept longues années. J'assurais un petit travail de tailleur dans une caserne militaire où il m'arrivait d'enrouler mon corps de coupons de treillis que je subtilisais au stock.
C'était dangereux, mais pour les « frères » tous les risques étaient à prendre.

Mon père voyait d'un mauvais oeil le travail qui me- faisait subvenir aux besoins de ma petite famille, la vie n'était pas facile dans cette région steppique des Hauts Plateaux, tout le monde ne possédait pas de cheptel ovin sur les parcours ou de terre arable. On survivait de petits métiers ou de tâches ingrates.

Je quittai ce travail et rentrai chez moi sans savoir trop quoi faire. Les contacts du maquis étaient surpris de me voir quitter la caserne, pensant certainement que le risque d'être débusqué un jour, m'obligerait à les dénoncer sous le torture. Ma mère ne me posait pas de question, je remarquai qu'elle m'observait du coin de l'oeil pendant notre frugal repas, fait toujours de pain levé, de laitage et de salade au piment. Elle pressentait mon départ, quant à ma femme, elle le savait déjà pour m'être confié à elle. Les deux ou trois amis de mon âge, parlaient de temps en temps de Belgacem un ancien d'Indochine qui est « monté », dès 1956, juste après son frère Nacereddine, il a quitté sa caserne avec armes et bagages, ou de Boualem le fidaï qui faisait parler de lui, par ses actions en plein jour et en plein ville. Saïd « le borgne » avait à peine 16 ans quand il est « monté ». J'avançais ma condition de chef de famille et de futur père, ils savaient tous que je n'avais pas l'étoffe d'un baroudeur.

A l'entame du mois de juin, ma décision était prise, le temps clément se prêtait à l'escapade. Ma machine à coudre fut emballée le jour même, c'était un lundi, mon contact devait m'attendre, le lendemain à l'aube, près du moulin des Mozabite à l'oued. Les préparatifs n'ont pas échappé à la vigilance de ma mère, elle plaçait son couchage dans la cour, près de la porte extérieure pour prévenir tout mouvement de ma part. Après le souper, installés dans la cour, nous devisions jusqu'à une heure très tardive. Mon intention était de saper l'énergie de ma vieille mère pour rendre son sommeil plus profond. Je réveillai ma femme aux aurores et attendis la levée du couvre-feu, dès les premières lueurs du jour, j'empoignai ma machine couverte d'une grosse étoffe enserrée par une cordelette, faisant fonction d'anse pour permettre la prise. Après les adieux à ma femme dans la pénombre de la chambre, je m'apprêtai à quitter la maison, ouvrant la porte avec d'infinies précautions, ma mère assoupie après sa longue veille, se mit sur son céans et agenouillée tenta de me retenir par le pan de mon burnous qu'elle tira fortement, pour le garder enfin entre les mains. Seul le cri de mon nom m'accompagna dans ma course folle, je ne sentais même pas le poids de la machine que j'emportais avec moi. Je voulais quitter au plus vite l'impasse où se trouvait la maison de deux pièces, que je louais chez un particulier de mon voisinage. J'ai dû traverser la place publique du quartier qui était heureusement vide à cette heure du jour. Je dévalai à grandes enjambées la pente du M'Sireh et celle de Araga, l'oued presque à sec en cette saison fut traversé en quelques minutes. Le souffle court, j'épiais tout mouvement de peur d'être découvert par une éventuelle patrouille, d'autant que Dechra El-Gueblia au sud de l'oued, était truffée de cantonnements militaires. Arrivé près du moulin, je ne vis que la croupe du mulet de Saâd, l'agent de liaison. Il se tenait dans une encoignure de la porte dérobée du moulin à grains, en cas de contrôle d'identité, il pouvait toujours avancer qu'il était dans l'attente d'une mouture de la veille. Ce genre d'homme a plus d'un tour dans son sac, il dispose d'une panoplie de simulacres pour couvrir toute mission qu'il est appelé à exécuter, pour le compte de l'organisation politico-administrative. Sans un mot, il empoigna la machine qu'il jetta sur le faîte du chargement du mulet, en prenant la précaution de bien l'arrimer.

Lui emboîtant le pas, on prend le chemin du piémont du kerdada qui mène vers Aïn Gaïd, la ville en contrebas est encore assoupie, seule la lointaine pétarade de l'autobus de la « Satac » en partance pour Alger me restera comme ultime souvenir de la vie citadine. Dès cet instant, je faisais partie d'un monde d'ombres furtives, où la privation et les dangers mortels seront aux aguets, c'était mon propre choix.

Le moulin Ferrero est vite dépassé par le versant sud, le soleil est déjà haut. Une petite halte chez un vieux paysan du M'Chebek, terre ingrate et inhospitalière, nous permet de prendre un bon café aromatisé de chih (armoise) dont la senteur renvoie aux étendues steppiques en floraison après l'ondée. El-Allig, petite bourgade verdoyante, est blottie au bas d'un cuvette montagneuse ; elle est ralliée à la mi-journée et ce sera mon ultime destination. Saâd mon compagnon occasionnel, repartait sur le champ en confiant à Amar El-Batni. C'est le nom de mon « vieux » chef, il ne dépassait guère la trentaine, trente-cinq tout au plus. La casemate qui nous hébergeait, mes nouveaux compagnons au nombre de sept et moi, ne pouvait dépasser les quinze mètres. Creusée à flanc d'oued, elle était protégée par un touffu bouquet de lauriers roses. Tous mes compagnons m'étaient inconnus, sauf peut être le fils de l'imam du village dont le père connaissait le mien. Notre unité n'était pas combattante, elle était chargée de logistique : taille de vêtement, notamment les tenues de combat, réparation de brodequins et autres petites choses. Je me faisais à ma nouvelle vie, les quelques incursions se faisaient nuitamment. Le village était à un jet de pierre. Notre armement était des plus rustiques, Si Amar notre chef était le seul à posséder un fusil de guerre Garan, le reste était constitué de deux Mat 49 et quelques grenades défensives. L'été s'est passé sans fait marquant sauf, quelques alertes ou le passage tonitruant d'hélicoptères « banane » lourdement chargés. Au mois d'octobre, les opérations s'intensifièrent, on vidait les poches de résistance, la paix des braves était déjà lancée par le général. Le 11 octobre 1961, une unité opérationnelle plaçait une mine sur l'ancienne route de Biskra, qui explosait au passage d'un véhicule, on ne saura jamais qui en a été la ou les victimes. Et c'est ainsi qu'une nuée d'hommes est débarquée au village d'El-Allig par une colonne de camions militaires. Planqués dans notre « trou », nous guettions les bruits qui provenaient de l'extérieur. Les camions quittaient les lieux, une demi-heure après leur arrivée et ce fut notre perte. Nous pensions tous que la soldatesque était repartie, malheureusement non ! Les camions sont repartis à vide et ce n'était qu'un leurre que tout le groupe a payé chèrement. Nous fûmes débusqués par l'erreur fatale d'un des nôtres qui a montré sa tête. Mes compagnons furent abattus l'un après l'autre, les harkis les tiraient comme des lapins dans leur fuite. Il ne restait que Si Amar et moi à portée de vue ; je me résignai à me rendre, je fis l'adieu à mon chef et levai les bras en guise de reddition. Le groupe de harkis qui me recevait ricanait à pleines dents, dont certaines étaient platinées. La grenade que j'avais ramassée en quittant la casemate, était accrochée à mon ceinturon au bas du dos. A quelques mètres du groupe qui savourait le plaisir de sa prise, je dégoupillai d'un geste preste l'engin qui explosait au milieu du groupe. Je n'ai rien senti sauf le souffle qui emportait mes entrailles... Si Amar ne put être réduit qu'après avoir épuisé sa cartouchière. Son corps repose toujours au petit cimetière d'El-Allig, les habitants du village se sont opposés au transfert de ses restes, il fait partie de leur patrimoine historique. Quant aux miens et ceux de mes autres compagnons, nos proches ont eu la mauvaise idée de les prendre ailleurs. On dit que mon pays est libre maintenant, qu'on dédie la journée du 18 février à notre mémoire... j'espère qu'il n'y a plus de damnés de la terre comme nous l'étions... sinon pourquoi tant de sacrifices ?

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