BOU-SAADA

Bou-Saada mérite son nom plein de promesses; si le paradis est dans le ciel, certes il est au-dessus de ce pays, s'il est sur terre, il est au dessous de lui.


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Un ancien émeutier se raconte

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1 Un ancien émeutier se raconte le 28/10/07, 11:21 pm

kachina


mordu
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Un ancien émeutier se raconte


par Farouk Zahi
(Le Quotidien d'Oran)


Ranvalé (ex. rampe Valée) actuellement, Louni Arezki, Zeghara, carrière Jobert, Sidi Bennour, la Bacetta, Climat de France, toute la périphérie de Bab El-Oued se déversait ce jour-là, 10 octobre 1988, sur la place de la DGSN. La Casbah, Cité Mahieddine, la Glacière et d'autres ghettos venaient en procession compacte. Enfants et adolescents, nous nous sommes pris au jeu de la révolution. Je n'avais que treize (13) ans comme beaucoup d'autres. On taquinait pendant les 3 ou 4 jours précédents, l'adjudant débonnaire, qui avait probablement l'âge de mon père, ou le pilote de char, qui accomplissait son Service National, tout comme mon frère Mohou, affecté à Tindouf. Le matin du 10 c'était différent. Le tumulte de la foule qui grondait à l'approche du barrage militaire, fut suivi d'un court silence; soudain un coup de feu puis la mitraille «crépitante». Les corps qui tombent, les cris de douleur des blessés et l'odeur âcre de la poudre transforment les lieux en champ de bataille. Je n'avais jamais vu ça qu'au cinéma. Ça a duré une éternité, cinq minutes... ou un peu plus peut-être. La débâcle généralisée faisait fuir les manifestants dans tous les sens, seuls les blessés «geignants» restaient encore sur le carreau. Je regagnais mon quartier en nage, le souffle court et le visage exsangue. Mes genoux cagneux supportés par de frêles jambes, s'entrechoquaient irrésistiblement, la terreur et la course folle étaient pour quelque chose. Des femmes aux balcons poussaient des cris de louve blessée, certaines la moitié du corps hors du balcon, risquaient la chute dans le vide. Elles appelaient à tue-tête, un enfant, un frère ou un proche. La désolation de la mort est passée par là... Les yeux rougis se baissaient pour éviter, on ne sait quel reproche. Le hululement des ambulances ajoutait au drame, une sinistre morgue. La béance de la blessure psychologique n'était comparable à aucune meurtrissure. La perte tragique d'un être cher n'avait d'égale que le malheur qui frappait la famille voisine. Sur la place, les jeunes militaires, livides, ne savaient quoi faire. L'un d'eux assis à même le sol, maculé de sang, se tenait la tête, le haut du corps soulevé par d'irrépressibles sanglots. Il venait de tirer sur ses frères de sang et de conviction.

Kiouina (le boiteux), âgé à peine de 16 ans, disparaissait sans que l'on sache où il se trouvait. Il ne faisait pas partie des morts sur la place. On apprenait plus tard, qu'il perdait son pied flottant par amputation chirurgicale. Il était hospitalisé à Maillot. Dans la course effrénée de la débâcle, il se faisait écrabouillé le pied contre le trottoir par une fourgonnette folle.

La télévision passait depuis l'annonce de la révolte des documentaires en boucle, sur les richesses des profondeurs de la mer.

Le Président apparaissait ce soir à l'écran du 20 heures. Très affecté, les yeux humides, la voix teintée d'un perceptible trémolo, il demandait à ses compatriotes d'arrêter la destruction de ce pays, qui est le leur. Le discours tant attendu, venait un peu tard, mais en dépit du malheur qui avait frappé les uns et les autres, il mettait un terme au fratricide. La presse étrangère qualifiait la révolte juvénile de «émeutes de la semoule». Ce n'était guère surprenant des nostalgiques de l'Algérie de papa ! Une certaine Gaule revancharde jubilait à l'annonce du sang versé à «Bab El-Ouet» de Raymond le Maltais. Quant à nos devins nationaux, le désaveu de l'histoire les a disqualifiés. Le chahut de gamins a bouleversé l'ordre jusque-là établi.

En décembre je bouclais mes 14 ans, renvoyé de l'école depuis plus de deux mois pour mauvais résultats scolaires, j'étais versé dans la vie active. Mon seul certificat de scolarité de cinquième (5ème) année primaire, allait m'ouvrir les sentiers du bonheur. Je venais encore alourdir sans aucune raison, autre que biologique, le faix de mon père; ce qui n'était pas encore suffisant. Ancien docker, mis à la retraite anticipée pour incapacité physique, il vendait des pois chiches, mouillés la veille par ma mère, et quelques herbacés aromatiques de cuisine. Son magasin comprenait en tout et pour tout, un tréteau en X de bois et une clayette en plastique. Ma mère préparait à l'occasion du Ramadhan des feuilles de pâte (dioul), le paquet de 12 rapportait 10 dinars. Pendant la saison morte, elle me préparait des m'hadjeb que je vendais au marché Nelson. Ce qui me frappait le plus, le visage rougi de ma mère devant la «tabouna», la gorge ruisselante de sueur et le bout des doigts roussi par la plaque de fer, chauffée à blanc.

On se demande certainement pourquoi le petit que j'étais, n'allait-il pas à l'école ou en apprentissage ? Pour ce dernier, je n'avais pas encore seize (16) ans. On habitait une pièce-cuisine au Frais Vallon, les toilettes communes étaient désertées le jour par les adultes, elles ne servaient qu'aux enfants. Les femmes, notamment ma mère, mes grandes soeurs et les voisines, n'y allaient qu'à la nuit tombée. La retenue, «el hachema», faisait que l'exonération ne pouvait se faire que nuitamment. En janvier 1989, Mohou obtenait sa deuxième permission, mais cette fois-ci il ne portait pas sa tenue militaire. Quelque chose venait de se casser, il lui préférait la tenue de ville. Le visage hâlé par le soleil et le vent du Sud, il avait mûri, il ne plaisantait plus comme avant. Il est vrai qu'il apprenait que Rédha son copain est incarcéré à El-Harrach et que Hocine, notre voisin de palier, est mort en octobre, sur les marches du Lycée Emir Abdelkader.

Notre sergent ramenait du fromage fondant dans des boîtes métalliques vertes et deux paires de chaussettes à mon père, qui avait toujours les pieds glacés quand il pleuvait. Lui qui était constamment dehors.

En mai 1991, âge de 17 ans, portant Kamis et barbichette, j'étais avec tous les copains du quartier au «Chamaneuf» (Champ de manoeuvres). Pour cette fois-ci, on était tranquilles. Assis à même le sol, nous faisions la grève. Le mot d'ordre était donné par les chioukh. La place qui s'est avérée exiguë tonnait de «Allayha nahya ou allayha na...). Comme s'il n'y avait pas eu assez de morts déjà. Les chioukh étaient là avec nous le jour, le soir ils rentraient chez eux. Ils avaient de belles voitures, dont une Mercedes; ses portières s'ouvraient à distance. Certains jeunes, non au fait de la télécommande encore, poussaient un «Allah !» de béatitude. Des miracles ou plutôt les mirages tels que ceux du stade du 5 Juillet, où l'on professait l'existence de Dieu par des faisceaux de laser, font désormais partie de la mystification. Dans les stades on entonnait le nouvel hymne accompagné de «Bab El-Oued Echouhada». Les quolibets et autres dérisions alimentaient les galeries de supporters. La coqueluche, le défunt »Yamaha» de Belcourt, mort d'ailleurs pour on ne sait quelle cause, amusait les travées des nouveaux temples de la contestation, redevenue pacifique. En janvier de la même année, on lançait le filet social pour les sans emploi à 2.500 dinars par mois, contre un travail d'utilité publique. Les handicapés recevront 900 dinars. Les sièges de mairie étaient envahis par des nuées de désoeuvrés et des gens qui roulaient en carrosse. Les vautours se repaissaient encore de la pitance des moineaux !

Mon père, épuisé par la tâche et par le poids du besoin matériel, mourait en octobre 1995. Ce sinistre mois m'était devenu synonyme de mort et de deuil. Ma mère, presque aveugle par la fumée de la tabouna, était devenue impotente. Mes deux soeurs, mariées précocement pour raison d'espace habitable, s'occupaient de leurs nouveaux foyers et tendaient à espacer leurs visites. Le souvenir du surpeuplement du couchage et des toilettes nocturnes, y était sûrement pour quelque chose. Mohou, pas sûr de son avenir après le Service National, avait fini par s'engager dans les forces spéciales. Il mourra en 1997, déchiqueté par une mine. Il a été enterré par ses compagnons, quelque part en Algérie. J'ai actuellement 33 ans, je travaille dans le cambouis d'une station-service. Je fais lustrer des voitures rutilantes. Elles peuvent appartenir à n'importe qui, aussi bien à l'avocat, qu'au maquignon, qu'à l'importateur ou à celui qui n'a pas de revenus en apparence. Je suis fiancé depuis quatre ans, mais ne peut me marier. La pièce-cuisine qu'occupe ma famille depuis 1958 ne peut me permettre ce luxe...

Les jeunes d'aujourd'hui auront certainement plus de chance que moi... que nous quoi ! Il y a bien eu les sacrifiés de Novembre ! Les responsables nationaux se sont réunis au palais des Nations pour débattre des problèmes de la jeunesse. Il n'est jamais trop tard pour bien faire.

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2 Re: Un ancien émeutier se raconte le 29/10/07, 01:02 am

Madjnoun


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Kachina si tu peux nous donner, dans la mesure du possible, la date de parution de cet article qui dénote beaucoup la situation héritée de la révolte (révolution étouffée ?) des jeunes d'octobre 88 … avec mes remerciements anticipés.

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3 Re: Un ancien émeutier se raconte le 29/10/07, 04:50 am

soprano


Langue pendue
Madjnoun a écrit:Kachina si tu peux nous donner, dans la mesure du possible, la date de parution de cet article qui dénote beaucoup la situation héritée de la révolte (révolution étouffée ?) des jeunes d'octobre 88 … avec mes remerciements anticipés.


Le 28 octobre 2007. Si tu veux lire l'article, tu n'as qu'à Cliquer

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4 Re: Un ancien émeutier se raconte le 29/10/07, 02:30 pm

Madjnoun


Langue pendue
Merci bien Soprano pour ta réponse.

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5 Re: Un ancien émeutier se raconte Aujourd'hui à 03:12 am

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